Une des clés de l’économie solidaire, l’attention au fragile

14 novembre 2017 § 1 commentaire

Il est de ces moments qui, dans l’instant où ils sont vécus, sont comme des blessures. Avec le temps, elles se révèlent des clés de voûte, offrant force et sens aux engagements.

Adolescent, revenant du collège, je vis ma mère compter des pièces de monnaie. Pour surprendre mon regard interrogatif et sans doute inquiet, elle me dit simplement : « je rassemble un peu d’argent pour acheter du pain ». L’épisode, pour fugitif qu’il fut, me laissa une trace brûlante de la vulnérabilité.

Je me suis alors promis de réussir pour m’écarter de la fragilité dont je faisais la première expérience. Après avoir tenté de la combattre, j’ai compris plus tard qu’elle était une chance pour s’éloigner des idées de puissance conférant à la raison le primat de la rigueur qui, lorsqu’elle n’est pas traversée par le cœur, construit ces tours d’ivoire qui sont aussi celles de Babel.

Habitant un quartier bourgeois, sans faire partie de ce milieu, je ressentis assez vite les différences pour ne point être invité, par exemple, à des rallyes. Je n’en ai éprouvé aucune amertume mais la conscience assez vive de ce que les sociologues appellent aujourd’hui les ‘plafonds de verre’.

Cette nouvelle confrontation à la fragilité ne sera pas étrangère à la création d’Habitat et Humanisme dont la mission est de faire tomber les barrières qui ne disent pas leur nom mais n’en sont pas moins de solides obstacles à une société plus humanisée, plus tendre.

Ma chance est celle d’amitiés solides avec des personnes qui ne sont pas ‘de mon monde’ mais qui imaginent aussi une société libérée de ces iniquités qui affectent sa cohérence et par là même chahutent la cohésion sociale.

Plus tard, je fus heurté par ces ‘quartiers sensibles’, dénommés aussi ‘les cités’. Etranges appellations :

  • La sensibilité n’est-elle pas l’approche d’une poésie ou d’une harmonie, dramatiquement absente d’une conception de l’habitat qui en raison des transformations sociales – l’exode rural, la fin des colonies – a conduit à construire vite en privilégiant le collectif sans trop porter d’attention à l’intime.
  • Les tours et les barres, privilégiées, dessinent un monde clos alors que ceux qui les rejoignent ont souvent le sentiment d’être rejetés, à part, jusqu’à se sentir illégitimes, d’où des quartiers devenus de non-droit.
  • Les cités. Le droit de cité définit une appartenance ; lorsqu’elle est marquée par la précarité, le ‘ghettoïsme’, voire l’apartheid, elle devient un enfer-mement

La prise de conscience de cette hyper vulnérabilité me décida à devenir un bâtisseur de liens.

Il y eut aussi la rencontre avec cette femme âgée, sans ressources, dans un immeuble très vétuste, ne présentant qu’un aspect positif : offrir à cette locataire de demeurer dans un quartier qui, pour avoir toujours été le sien, lui permettait de rester en lien avec quelques amis, alors qu’elle avait perdu tous les siens.

L’opération de relogement, que je lui proposais, la conduisit à une tentative de suicide. Le sujet pour elle n’était pas d’avoir un meilleur confort mais de garder une proximité avec ceux qu’elle aimait. Cette femme était riche d’une expérience de vie si intériorisée qu’elle savait – sans pouvoir le théoriser – que briser les liens, c’est détruire la vie ; elle avait pleinement compris le sens de l’existence.

Tous ces moments furent décisifs pour inclure l’attention au fragile dans cette économie dite solidaire. Ma décision fut de la mettre au service de l’habitat. L’acte de construire, confronté certes à la dureté des marchés, mais soutenu par la finance solidaire, promeut des espaces d’hospitalité pour être libérés de la main invisible plus prompte à posséder qu’à partager.  

A une heure où la finance solidaire, est fragilisée par un divorce qui s’esquisse entre fiscalité et solidarité, j’ose vous partager ce qui m’a conduit à refuser la diabolisation de l’argent en le tenant à une juste distance pour que, de maître il devienne ce qu’il ne doit jamais cesser d’être, un serviteur.

Cette perspective, même si elle peut apparaître atypique et utopique, n’est-elle pas celle de cette nouvelle économie. Il nous appartient de la développer pour que le réel l’emporte vraiment sur le virtuel. Il en va de cette attention à la fragilité, trace d’humanité.

Bernard Devert
novembre 2017

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En terminer avec des mots qui desservent les plus fragiles

9 novembre 2017 § Poster un commentaire

Depuis des années, nous récusons l’expression dommageable de ‘niche fiscale’. Les gouvernements successifs n’ont pas saisi – mais sans doute ne sommes-nous pas parvenus à nous faire entendre – que ce qu’ils appellent ’niche’ est souvent un espace précieux de générosité pour lutter contre les situations de misère et de pauvreté.

Cette expression fait naître en moi une colère – j’espère qu’elle est juste – Que trouve-t-on dans ces niches ? Non des chiens qui aboient, mais des personnes aux abois qui ne disent rien, brisées par la grande précarité, jusqu’à connaître la honte d’être pauvres.

Un comble, les oubliés de la Société se terrent jusqu’à ne point solliciter les aides auxquelles ils ont droit. Le non recours aux prestations qui leur sont ouvertes représente plus de 10 milliards d’euros. Ce constat, mis en exergue par ATD Quart-Monde, doit mettre un terme immédiat aux clichés mensongers présentant les pauvres comme des profiteurs.

Assez de ces vilénies colportées qui tentent d’enlever à ceux qui n’ont rien leur dernière richesse : l’estime de soi. Que leur reste-t-il alors ? Ne nous étonnons pas de ces suicides physiques ou psychologiques, ou encore de ces foyers détruits, non seulement pour des raisons de ressources, mais de par ces jugements qui disqualifient, armant les regards qui assassinent considération et respect.

Agir pour refuser l’inacceptable n’est pas une option, mais une obligation. La finance solidaire en offre la possibilité pour être le carburant d’une économie attentive aux situations de fragilité. Les règlementations qui s’annoncent risquent de le tarir pour privilégier d’autres ressources concourant à la financiarisation d’une économie asséchant le réel au profit du virtuel.

Les parlementaires sont alertés, mais, au nom des équilibres budgétaires, que d’inerties laissent nos concitoyens en situation de déséquilibre, d’où des ruptures qui coûtent cher à la Société. L’heure est enfin de comprendre l’urgence de prévenir, plutôt que d’attendre l’irréparable outrage pour intervenir.

Cette épargne solidaire, même si elle a considérablement progressé en quelques années, demeure très ténue en comparaison de la masse monétaire pléthorique privilégiant des intérêts négatifs aux investissements solidaires qui pourtant garantissent le capital en créant ces biens primaires qui manquent cruellement, l’emploi et le logement.

Terrible cette addiction à la course folle de la puissance qui a pour conséquences la globalisation des marchés et la création de méga entreprises qui ne sont pas sans susciter des déséquilibres entre les multinationales et les Etats.

Les quatre premières capitalisations de Wall Street représentent plus de 2680 Mds$, soit plus de 40% du PIB de la France.

Face à tous les Goliath qui surplombent de leur superbe, le Livre de l’humanité rappelle qu’il y a des David qui ne comptent apparemment pour rien, jugés trop faibles, trop vulnérables. Seulement, leur intelligence inventive confère à la fragilité une vision qui n’est pas sans donner sens à la vie pour comprendre que, seul, l’amour protège et construit.

N’abandonnez pas votre engagement pour une nouvelle économie dont l’objectif est d’inverser les valeurs : une préférence à l’homme, à tous les hommes plutôt que de servir les puissances idolâtres aveuglées par ce qu’elles ont et veulent avoir encore.

Certes nous sommes des nains par la taille, mais la finalité qui nous porte est si grande et si créatrice d’espérance que nous ne saurions sombrer dans un pessimisme délétère. Ensemble, demeurons les pionniers de cette économie solidaire ; elle concourt au refus de la misère, témoignant d’un combat contre l’indifférence à l’aujourd’hui de ces femmes, hommes et enfants perdus, sans avenir

Laissez-moi vous partager cette belle expression de l’économiste Jean Boissonnat : « à force d’imaginer le bien, on finit par y contribuer ».

Bernard Devert
Novembre 2017

Donner de la valeur au temps pour entreprendre plus librement.

19 octobre 2017 § Poster un commentaire

Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Le proverbe serait-il encore sage, à observer le paysage de la finance qui semble lui avoir ôté actualité et acuité.

La durée de détention des titres des grandes sociétés est de quelques secondes si on prend en compte l’activité de trading. Adieu l’affectio societatis qui fut longtemps le fondement de l’investissement au capital des entreprises.

Parmi les ainés, qui ne se rappelle pas de ces grandes valeurs conservées, non seulement parce qu’elles sécurisaient mais aussi pour exprimer un attachement aux desseins industriels, financiers ou commerciaux qu’elles développaient.

L’anonymat du capital est une des raisons de la financiarisation de l’économie. J’ai, je prends, je vends. Ces verbes traduisent le mouvement hanté par la recherche du gain dans le délai le plus court possible, accélérant la volatilité des cours.

L’actionnaire d’un moment l’est-il vraiment pour être moins intéressé par l’entreprise prise, dans sa dimension sociale, économique, que pour privilégier le graphique des cours dont les pics sont aggravés par les algorithmes imposant leur rythme avec parfois ces excès qui enfièvrent les marchés.

Ces gains faciles pour les plus initiés ne fertilisent pas les grands projets économiques qui, pour appeler d’importants investissements, ne trouvent de rentabilité qu’avec le temps qui amortit bien les brutalités, à commencer par l’impétuosité du tout, tout de suite qui a cours dans bien des transactions d’aller et de retour.

Le court termisme est pour le moins un handicap à la recherche des financements des grands programmes qui, seuls sont fer de lance du futur. Ne nous étonnons pas ensuite que l’industrialisation en souffre, l’affectio societatis s’effaçant derrière l’intuitu pecuniae qui n’est pas sans aviver l’avidité.

Margaret Thatcher dans sa fameuse formule disait qu’entre l’individu et le marché, il n’y a rien. Le constat est terrible pour enlever à l’entreprise un rôle social, réconciliant l’économie avec le bien commun. D’aucuns pensent que l’entreprise est seulement là pour être profitable. Certes, mais pour qui, avec qui et pour quoi faire.

Relevons que des esprits éclairés, au sein de l’entreprise traditionnelle, favorisent l’entrepreneuriat, pierre d’angle d’une conception plus humanisée de l’acte d’entreprendre.

Ce pouvoir d’agir différemment trouve une pleine pertinence avec l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) introduisant une trace de gratuité aux fins de donner une place à ceux qui ne la trouveraient pas autrement ou plus difficilement. Observons que, dans cette économie, les titres sont conservés de longues années, traduisant la confiance de ceux qui investissent en offrant du temps au temps pour bâtir des fondations solides, créatrices d’avenir.

Aussi, serait-il judicieux que le Gouvernement accompagne l’ESS par une fiscalité traduisant une reconnaissance d’une solidarité inventive.

Gérer, c’est prévoir. l’ESS y participe avec des résultats fort honorables, justifiant la fiscalité pour être signe de trois engagements :

  • de la Nation accompagnant cette nouvelle solidarité, via des entreprises inventives , attentives aux situations de fragilité ;
  • des personnes physiques et morales offrant au dividende une part contributive au bien commun ;
  • des entrepreneurs déterminés à relever le défi du chômage massif, l’insuffisance de logements, ou encore à maîtriser les coûts, notamment dans la silver économie, pour accroître le reste pour vivre des personnes touchées par la vulnérabilité.

Entreprendre ainsi c’est contribuer à la cohésion de la Société. Elle est commencée, il faut la poursuivre en concertation avec l’économie, vecteur d’une nouvelle chance pour atteindre cet objectif, une éthique de la réconciliation.

Bernard Devert,

octobre 2017

La misère, ce drame qui erre sans inquiéter nos sociétés

16 octobre 2017 § 2 Commentaires

Il y a 30 ans, le 17 octobre 1987, à l’initiative du Père Joseph Wresinski, qui devait s’éteindre un an plus tard, se tenait la journée mondiale du refus de la misère.

Depuis, sans discontinuité, cette journée est honorée avec un point d’orgue sur le site du Trocadéro où sont inscrits, dans une des dalles, ces mots si denses et décisifs du fondateur d’ATD Quart Monde : « là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés ».

La misère est une violence, une guerre destructrice, pour ôter aux plus pauvres le droit d’exister, condamnés à être les exilés d’une Société animée par la volonté de puissance.

L’arme de cette guerre silencieuse est l’indifférence qui ne désarme point, quand bien même les voix les plus autorisées au plan moral et spirituel s’évertuent à rappeler : « plus jamais ça ».

La misère est un tel drame que nous ne saurions la dédramatiser – elle l’est suffisamment – par des mots approximatifs, conscients que seuls ceux qui la vivent peuvent vraiment en parler. Simplement, sans trahir, relevons qu’elle demeure et s’aggrave à la différence de la pauvreté qui certes, lentement, trop lentement, cède un peu de terrain.

Que d’hommes, de femmes, d’enfants sont littéralement ‘déchiquetés’ par la culture du déchet – dénoncée justement par le pape François – jetés, pour avoir comme tort d’être dans la misère sans que ce constat interroge et lève massivement des énergies pour dire enfin non à cette posture de la passivité.

Refuser la misère, ce n’est pas l’observer, mais la combattre, en prenant le risque de désarmer à soi-même pour se libérer de l’armure que sont les jugements, autant d’alibis pour se mettre à l’abri de ceux qui se considèrent souvent illégitimes pour être exclus. Le Père Wresinski fut appelé : le curé de la racaille.

Refuser, c’est faire bouger des lignes pour ne point accepter l’injustice dans laquelle les plus pauvres sont enfermés. Il ne s’agit pas d’être des justiciers ou des donneurs de leçons, mais de prendre le risque de rencontrer les ‘survivants’ d’une Société, en se laissant surprendre par leur capacité à ne point désespérer, à commencer, de nous-mêmes.

Refuser la misère, c’est rappeler à temps et à contretemps qu’oublier la dignité de la personne, est le plus sûr moyen pour une Société de se perdre. Comprendre que tout être a un espace inviolable, quelle que soit son histoire, doit susciter l’insurrection de l’âme et de l’esprit dès lors que des vies sont saccagées et meurtries.

Refuser la misère, c’est dire non concrètement au malheur en luttant pour que survienne le bien au sens où Simone Weil, la philosophe, dit qu’il est la seule source du sacré. Cette perspective ne pourrait-elle pas nous réunir pour en finir avec cette barbarie affligeante pour nous tous et insultante à l’égard de ceux confrontés au mépris.

Que faire ? Quitter le goût du chaos dont témoigne la résistance si ‘molle’ à la misère pour devenir les passeurs d’une civilisation au sein de laquelle l’oubli du plus miséreux deviendrait délit de non-assistance à personne en danger.

Oui, refuser la misère, se faire proche de ceux qui la connaissent, une ouverture et une aventure pour devenir pleinement homme. N’oublions pas, le 17 octobre n’est pas une commémoration mais un appel ;

Bernard Devert

Lettre au Président de la République

21 septembre 2017 § Poster un commentaire

Monsieur le Président de la République,

L’heure est celle de l’effort, cette voie que vous souhaitez privilégier pour renouer avec ‘l’héroïsme politique’. Une telle exigence fait reculer la médiocrité qu’affichent souvent les facilités.

Acteur du logement d’insertion, l’association Habitat et Humanisme mène un combat pour intégrer les populations fragilisées au sein de quartiers qui, pour ne pas être touchés par la pauvreté, ouvrent de fortes perspectives d’intégration grâce notamment à l’école.

Notre objectif est certes de construire plus de logements, mais plus encore de bâtir un habitat atténuant la déchirure sociale.

Nous sommes autant des bâtisseurs que des tisseurs de liens.

Les nouvelles orientations fiscales, après la disparition de l’ISF, sont susceptibles de diminuer notre capacité de production.

Aussi, je prends la liberté de solliciter votre arbitrage afin que soit maintenu le dispositif Pinel pour l’habitat intermédiaire en le majorant pour ceux qui, se portant acquéreur de la nue-propriété, offriraient aux bailleurs publics ou associatifs un usufruit d’au moins 15 ans pour les logements à vocation d’insertion.

Ce dernier dispositif, soutenu par une fiscalité sécurisée, relancerait une réelle solidarité, celle-là même opérant une transformation pour plus de cohésion des territoires. N’est-elle pas celle que vous recherchez pour avoir ainsi nommé le Ministère en charge du logement.

L’usufruit répondrait à votre volonté d’une plus grande fluidité du parc social et d’une minoration du prix des loyers. A financement constant, le nombre de logements financés par le prêt locatif d’insertion ou le prêt locatif à usage social serait doublé dans le cadre de l’usufruit (cf. note jointe).

Cette mesure, pour qu’elle soit pleinement opérante, nécessite qu’à l’extinction du droit réel les grands bailleurs, publics ou privés, proposent un nouveau logement à l’occupant trop fragile pour entrer dans le champ du droit commun.

Il conviendrait que l’épargne qui s’investit au sein des foncières solidaires soit éligible à une fiscalité en cohérence avec la solidarité qu’elle autorise.

Refusant les facilités, nous sommes prêts à étudier avec Bercy une obligation de résultat portant sur le nombre de logements d’insertion dans les territoires tendus afin que l’effort de l’Etat via la fiscalité et celui des investisseurs solidaires soient en cohérence.

 

 

 

 

 

 

Ces ruptures, des murs à abattre pour faire Société

21 septembre 2017 § Poster un commentaire

La Société souffre de profondes ruptures, autant de fossés nous éloignant de la fraternité, l’un des socles de la République et du fondement de notre civilisation avec l’indépassable et éternelle interrogation du Livre de l’Humanité : « Qu’as-tu fait de ton frère « ?

–    rupture au regard des revenus.

Ne nous arrêtons pas sur ces rémunérations si exorbitantes que souvent, ni les actionnaires, ni les salariés n’en comprennent la justification. Comment expliquer que le cumul des salaires de toute une vie de travail se révèle parfois inférieur à ce qu’un dirigeant reçoit en un seul mois.

Que signifie ce désir de posséder de telles rétributions, si ce n’est de voir reconnaître sa puissance en la protégeant par une masse d’argent augmentée d’un parachute doré, une manne sans objet, les bénéficiaires ne risquant pas de connaître le désert !

Comment est-ce possible que les responsabilités ne s’accompagnent pas de la recherche d’une juste mesure, ne serait-ce que par respect de ceux dont le « reste à vivre » s’apparente à une survie. Il est des couvertures qui portent ce nom bien nommé mais, force est de constater qu’elles sont retirées à ceux qui n’ont rien ou si peu.

Soyons justes, quelques grands dirigeants refusent ces facilités pour concevoir leur engagement comme un service impliquant par là-même une part de gratuité.

–    Rupture entre le coût du logement et les ressources

Le logement, fut-il social, se révèle difficilement accessible pour les plus vulnérables. Le vocabulaire ne trompe pas : ruptures entre logement, hébergement et abri que certains n’ont même pas pour connaître la rue, un mépris du pauvre dramatiquement banalisé.

Jacques Friggit, du Commissariat général à l’environnement et au développement durable, souligne que le loyer moyen a doublé par rapport aux revenus, d’où une paupérisation des ménages accédant au logement, via la location.

Certes, les logements ont gagné en qualité, mais pour les locataires fragilisés socialement, cette observation est sans pertinence pour devoir supporter de lourdes charges en raison d’un bâti qui, ancien et vétuste, n’autorise pas la maîtrise des dépenses énergétiques.

Cette diminution des charges aurait pourtant immédiatement un impact sur le « reste à vivre », ô combien nécessaire, quand on sait qu’il est parfois inférieur à 60 € mensuels.

–    Rupture quant à l’accès à l’emploi, à l’Université et aux Grandes Ecoles

Les plus vulnérables, notamment les jeunes des quartiers sensibles, touchés par un chômage massif, voient leur exclusion aggravée. Autres graves ruptures : l’insuffisance de la lutte contre les « économies souterraines », l’absence de valorisation des métiers manuels et de l’apprentissage, voie royale à bien des emplois de qualité.

Les portes de l’enseignement supérieur sont franchies par les enfants des milieux privilégiés. 8 sur 10 des élèves en classes prépa et dans les grandes écoles d’ingénieurs sont des enfants de cadres.

Que de ruptures se présentent comme des murs qu’il nous faut apprendre à détruire pour ouvrir des passages. Tisser et bâtir des liens se révèlent une urgence pour éviter ces blessures ouvertes qui avec le temps s’infectent, laissant au mieux des cicatrices si profondes que le corps social perd de sa vitalité.

Que de fois entendons-nous : notre monde marche sur la tête ! Il a perdu le sens, finalement l’équilibre, né de ces ruptures qui y contribuent largement.

L’heure est de trouver des ressources qui ne sont pas seulement financières pour relever d’une exigence éthique, visant la recherche d’ajustements pour une Société plus équitable, ce qui ne veut pas dire uniformisée.

Agir pour lézarder ces murs nécessite un formidable chantier pour un monde nouveau. Les chercheurs d’espoir ne trouvent pas leur place. N’entrent que ceux habités par l’espérance, qui ne l’est vraiment que si elle anticipe, ‘ici et maintenant,’ ce qui est attendu. Tout le reste est vain, sauf à se payer de mots qui ne transforment rien.

Faire Société, c’est susciter un « faire ensemble » pour mieux « vivre ensemble ». Ne désertons pas ce chantier. Il est grand ouvert à tous. Inutile de s’y rendre avec un casque, la seule protection est de consentir à ne point attendre d’approbation, laissant au temps le soin d’éclairer la pertinence des transformations qui s’imposent.

Bernard Devert
Septembre 2017

La loi SRU, pierre d’angle de la mixité sociale

18 septembre 2017 § 1 commentaire

Si la République est une et indivisible, Il n’en demeure pas moins qu’elle consent à des ghettos dont certains s’apparentent à l’apartheid. Trop de logements à vocation sociale sont encore réalisés dans des périmètres qui développent la pauvreté pour la focaliser.

La loi du 13 décembre 2000 Solidarité et Renouvellement Urbains, bien connue par son acronyme SRU, déchaîna les passions. Que d’oppositions ce texte n’a-t-il pas suscitées ! Il fut présenté par l’opposition comme un danger pour la qualité de vie et l’habitat des Français. La diversité serait-elle un risque et la fragilité une menace ? Alors, il faudrait penser que la sécurité naîtrait de l’enfermement et du repli sur soi dont la carte scolaire donne une triste et inquiétante visibilité.

L’opposition s’est levée contre ce texte, brandissant l’article 72 de la Constitution qui dispose que les Collectivités s’administrent librement, oubliant à dessein la fin de la phrase : dans le respect des lois de la République.

L’amnésie est une vive tentation pour tenter de justifier, au prix de la trahison, les refus du changement. Michel Rocard fut victime de cette même vilénie : « la France ne peut pas accueillir toutes les misères du monde » occultant là encore la suite de son propos : mais elle doit prendre sa part.

La part manquante traduit le refus de l’autre pour le considérer comme une charge. Il est une chance pour permettre à chacun de s’inscrire dans une plus grande et exigeante humanité. Pourquoi faut-il toujours ériger en système ‘le même’, reportant sine die les décisions dont l’absence détruit l’espoir.

Cette loi, votée, n’aura de cesse d’être remise en cause, en 2002 puis en 2006 avec la dernière intervention de l’Abbé Pierre qui, à l’âge de 92 ans, se présenta en fauteuil roulant dans l’hémicycle, s’opposant à ce que la loi déplace sur l’intercommunalité l’application des 20% du logement social aux fins de ne point aggraver les phénomènes de ghettoïsation.

Il livrait son dernier et juste combat.

L’objectif de la loi SRU est de diminuer les marqueurs qui sont à la Société ce qu’ils sont au corps humain, la trace de métastases.

L’enfièvrement des banlieues a conduit à des guérillas urbaines pour concentrer sur de mêmes territoires des populations qui désespèrent de pouvoir être considérés comme des citoyens à part entière, d’où ces quartiers de non droit et cette montée inexorable des extrêmes dont une des premières causes est le ressenti de l’oubli.

La loi SRU concourt à une réconciliation du corps social qui souffre, non seulement du manque de logements, mais de ces fractures qui le désarticulent au point de lui enlever toute cohésion.

D’aucuns des élus qui ont voté ce texte se sont interrogés sur la possibilité pour les Communes de se dédouaner des logements sociaux en payant des pénalités, relevant de mauvaise mémoire ce que fut le mur de l’argent. Cet aménagement qui en blessa beaucoup fut accepté, conscients que sans cette ‘sortie’ la loi SRU ne serait pas entrée en vigueur.

Ils ont eu raison. Progressivement, les communes situées en territoire SRU se plient à cette mesure d’autant plus que la loi ALUR prévoit que les Maires, déterminés à refuser l’application de l’article 55, s’exposent désormais à se voir retirer, au profit des Préfets, le pouvoir de signer les permis de construire. En outre, les pénalités pour les communes carencées deviennent contraignantes, réduisant le nombre de ‘hors la loi’.

Des échos laissent entendre que le Gouvernement repousserait à 2025 la réalisation du quota de 25% de logements sociaux et autoriserait, pour les zones tendues, l’intégration des logements intermédiaires dans ce pourcentage.

Réduire le champ d’application de l’article 55 de la loi SRU, c’est priver les personnes en situation de fragilité de trouver un habitat dans les quartiers socialement équilibrés au sein desquels les chances d’insertion sont considérablement majorées.

Les orientations de la majorité visent l’atténuation des rigidités sociales dont certaines constituent effectivement des rentes. Or, la loi SRU est un formidable accélérateur de la transformation sociétale. N’inscrit-elle pas la diversité comme une ouverture et une protection des plus vulnérables qui, quittant les espaces d’enfermements et d’hostilités latentes, découvrent une hospitalité suscitant de nouveaux possibles.

La mixité ne va jamais de soi, elle est un combat permanent pour que celui qui est autre trouve sa place. Le déserter, c’est se mettre à distance d’une éthique qui, comme le dit joliment Emmanuel Levinas, est une optique, en d’autres termes la vision d’un monde au sein duquel il nous faut apprendre à devenir des bâtisseurs de liens.

Bernard Devert